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mardi 23 août 2016

Société des femmes Zopatèques


 Juchitán de Zaragoza est une ville de 100 000 habitants, de la vallée d’Oaxaca au Mexique, au bord de l’isthme de Tehuantepec, et une plaque tournante du commerce mondial, car située sur un axe routier reliant l’Amérique du nord à l’Amérique du sud. La population est majoritairement zapotèque. Seules les femmes y parlent encore la langue de cette civilisation vieille de près de deux mille ans. Cette langue préservée leur a permis de développer une solidarité féminine remarquable qui est à la base de leur société matrilinéaire.



La puissance notoire des femmes Zapotèques

Le Manuel des Indiens d’Amérique, fait référence à «la puissance notoire des femmes zapotèques » qui se disent Tehuanas. Les femmes sont chefs de famille, contrôlent les richesses et représentent la communauté à l’extérieur. Seules les femmes vont au marché.

« Le passe-temps le plus prisé du marché de Tehuanas, et qui provoque beaucoup de rires, est de se moquer d’un individu, surtout quand l’objet des moqueries est un homme. » (L’écrivain ici, a été offensé par l’utilisation de surnoms que les femmes lui ont donné, comme « tortue », « femme de la ville », « grandes dents », « petit cochon », « gros testicules »). Il y a une forte solidarité entre toutes les femmes, et les personnes âgées sont très respectées. La majorité des guérisseurs indigènes sont des femmes.

Des origines antiques

La civilisation zapotèque était une civilisation amérindienne précolombienne qui s’est épanouie dans la vallée d’Oaxaca au sud de la Mésoamérique et qui a développé une société de structure matriarcale. La position particulièrement avantageuse des femmes dans la culture matriarcale zapotèque fait que ces dernières sont aujourd’hui encore réputées pour leur tolérance vis-à-vis de certaines formes d’homosexualité masculine. À noter aussi la place particulière des homosexuels « au cœur de femme ». Ces muchés sont les seuls à être admis dans certaines circonstances à partager les rituels ou les activités des femmes. En effet, les hommes ayant un «cœur de femme» (désignés sous le terme de muxhe) sont socialement acceptés comme un genre supplémentaire.

Une homosexualité tolérée

Expliqué à tort par le fait que la virginité des femmes avant le mariage est considérée comme indispensable (apport espagnol?), il n’est pas rare de voir des jeunes hommes former des couples avec des muches, qui sont souvent considérés comme des personnes de compagnie agréable. Ces couples sont toutefois généralement éphémères, les couples hétérosexuels étant la norme pour la formation du noyau familial. Toutefois, la grande tolérance des Zapotèques pour les muche contraste avec ce qui se passe ailleurs au Mexique, ainsi, il n’est pas rare de voir des muche immigrer en pays zapotèque pour y vivre plus sereinement.

Matrilinéarité de l’héritage

Comme on pouvait s’y attendre, la mère et la maternité jouent un rôle important dans cette société. Le nom, la maison, l’héritage passent par les femmes et la naissance d’une fille est donc une grande réjouissance. À l’âge de quinze ans, la jeune fille — reine du jour — est intronisée à la suite d’une cérémonie initiatique. Le mariage fait aussi l’objet de pratiques parallèles aux cérémonies catholiques. À la suite de celles-ci, le mari, perdu pour sa famille, ira vivre dans la maison de sa femme (mariage matrilocal).

Le mari expulsé de la maison de sa femme

La résidence matrilocale donne véritablement l’avantage à la femme, puisqu’elle peut expulser son mari de chez elle, ainsi que cela arrive chez les Pueblo. C’est assurément une supériorité dans les relations conjugales, mais la situation de l’homme n’en est pas aussi sérieusement affectée qu’il semblerait au premier abord, puisqu’il lui est toujours loisible de se réfugier chez sa mère ou ses sœurs; il trouve toujours un abri, en raison d’un droit reconnu à se domicilier dans sa propre parenté féminine.

Une économie féminine

Ici domine depuis toujours une économie régionale qui se base aussi sur les échanges avec les autres ethnies de la région. Les femmes se sont approprié le commerce dans la région et, par conséquent, le pouvoir économique. Les hommes, quant à eux, ont les activités agricoles peu rémunératrices. Ils sont agriculteurs, pêcheurs, artisans et journaliers. Ils donnent leurs produits et leurs salaires aux femmes.


dimanche 21 août 2016

Qui est masculin, qui est féminin ?



Les hommes se féminisent-ils ? Les femmes se masculinisent-elles ? Depuis les années 1970, la conquête de l’égalité entre les sexes – pas encore gagnée – a fait exploser les anciens repères, tant psychologiques que sociaux, et redistribué les rôles. Les premiers auraient basculé du côté yin (amants nounours, papas poules, métrosexuels…), et leurs compagnes du côté yang (amazones sexuelles, femmes de pouvoir, mères à la carte…).
A tel point qu’aujourd’hui, l’indifférenciation sexuelle serait une vraie menace pour les individus et la société. Ce risque est au centre de débats violents. D’un côté, ceux qui considèrent que réduire le féminin et le masculin à des caractéristiques anatomiques, biologiques ou culturelles enferme les deux sexes dans un rôle de composition étroit. De l’autre, les défenseurs de la différence, des psychanalystes essentiellement, pour qui prôner l’altérité, c’est s’inscrire dans une dynamique de vie.


La peur de l’altérité

La psychanalyste Hélène Vecchiali, dans Ainsi soient-ils, sans de vrais hommes, point de vraies femmes (Calmann-Lévy, 2005), dénonce la féminisation des hommes. Une évolution dommageable, puisque c’est l’attirance entre les deux sexes qui en pâtirait. « Le désir ne se manifeste que dans l’altérité, insiste-t-elle. En recherchant du semblable, on se ferme au désir, au plaisir et à la connaissance de soi. Parce qu’elle nous confronte à l’inconnu, l’altérité est un risque. Elle fait peur à une époque où l’on cherche avant tout à se rassurer. »

L’absence de confrontation à la différence est ce que les partisans de la différenciation sexuelle dénoncent comme une régression majeure. Ne pas accepter les caractéristiques et les limites de son sexe, ainsi que celles de l’autre, traduit pour Gérard Bonnet, auteur de L’Autoanalyse (Puf, Que sais-je, 2006), psychanalyste et sexologue, un fantasme infantile d’hégémonie caractéristique de notre époque. « Freud a découvert que l’être humain est originellement bisexuel, il se construit ensuite en tant qu’être sexué. Aujourd’hui, notre société exploite ce fantasme de bisexualité, qui est une aspiration à la toute-puissance : “Je peux être tout !” Or la différence des sexes est une réalité biologique, l’accepter, c’est accepter la réalité. Cette réalité est le point de butée de notre narcissisme. Pour se construire, il faut se heurter à des limites. Grâce à elles, on peut rencontrer l’autre, et dans l’amour, l’éblouissement vient de ce que l’on est face à un être humain différent. Y compris dans les couples homosexuels. »

Des rôles en mouvement

« Qu’est-ce qui vous attire chez l’autre et que vous considérez comme spécifiquement masculin ou féminin ? » Nous avons posé cette question sur notre site Internet. Parmi les réponses, celle d’Anne, qui vit en couple depuis huit ans. Elle avoue dans un long courrier ne plus éprouver de désir pour un homme « sensible, trop fragile et trop soumis », qui, selon elle, est davantage en demande d’affection que de relations sexuelles…
A l’opposé, Coralie, mère d’un petit garçon de 2 ans, se dit séduite et émue par son homme, bien plus maternel qu’elle. « Il a choisi de travailler à la maison pour élever notre fils. Il est incollable en psychologie des enfants comme en nutrition. Il s’épanouit dans la paternité tout en restant mon amoureux, attentionné et fougueux. Le rêve, quoi ! » Des témoignages qui montrent bien qu’en matière de « qualités féminines-qualités masculines », chacun a le droit de préférer ce qu’il veut.
« Ce que notre siècle découvre, après Freud, c’est qu’il n’y a d’identité féminine ou masculine qu’en devenir, avance Anne Dufourmantelle, psychanalyste et auteure de La Femme et le Sacrifice (Denoël, Médiations, 2007). Un homme abrite en lui une part féminine, qui peut d’ailleurs entrer en rivalité avec les femmes qu’il rencontre. Et la femme a une part masculine, ô combien sollicitée de nos jours. Un homme peut entrer dans un processus de féminisation, ou bien une femme peut se viriliser à la faveur d’une relation, d’un travail, d’un contexte particulier, mais aussi à partir de données de sa petite enfance, et ce processus dynamique ne cesse pas, tout au long de l’existence, de se faire. »

Bafiala, une de nos internautes, écrit : « Je ne me suis jamais sentie aussi bien dans mon corps de femme que depuis que je suis avec lui, parce tout est clair. Nous sommes plutôt vieux jeu, nous pensons que chacun doit avoir des tâches bien définies. » Le compagnon de Bafiala a peut-être une conception « vieux jeu » des relations hommes-femmes, mais cela ne l’empêche pas, dixit sa compagne, « de passer plus d’heures que moi à se pomponner dans la salle de bains et d’exprimer ses sentiments plus facilement que moi ».
Dans l’essai aussi pertinent qu’impertinent qu’elle vient de consacrer à la question de la différence sexuelle, la journaliste Cécile Daumas met en avant une conception souple et moderne de l’identité sexuelle. « Comme la psychanalyste Sabine Prokhoris, je pense que nous avons tous, hommes et femmes, intérêt à considérer le genre comme une sorte de nuancier dans lequel coexistent tous les degrés, du plus féminin au plus masculin, plutôt que comme l’opposition entre deux blocs d’identité qui s’opposent : le féminin “et” le masculin. D’ailleurs, c’est ce qui est en train de se passer dans les faits. »
Les témoignages que nous avons reçus esquissent cette nouvelle géographie. Féminin et masculin s’y croisent et s’entrelacent, exprimant un désir à chaque fois singulier. Estelle nous écrit : « Son torse musclé, son côté viril m’attire… Dans la vie quotidienne, il ne montre pas beaucoup son côté mâle, mais j’avoue que pendant l’acte sexuel, j’aime quand il prend le dessus sur moi. » Luc vit avec Pierre depuis quatre ans : « Notre couple est plus différencié que celui que forme ma sœur et son mari, constate-t-il en riant. Eux sont tous les deux blonds, maniaques, passionnés de généalogie, on dirait des jumeaux… Quant à Pierre et moi, nous sommes homos, ce qui veut dire “mêmes”, pourtant nous sommes aussi différents que le jour et la nuit. Je n’aimerais pas me voir dans l’autre comme dans un miroir, quel intérêt ? »

Au fur et à mesure des témoignages, une conclusion, ni définitive ni absolue, se dessine et court comme un fil rouge : le désir se nourrit de la familiarité rassurante du semblable, mais s’électrise au contact de la différence. Une relation épanouissante n’est peut-être pas tant basée sur une différenciation sexuelle stricte – « moi Tarzan, toi Jane » – que sur notre capacité à accepter et faire cohabiter nos différences… pour mieux jouer avec elles.

mardi 16 août 2016

Le clitoris est une sentinelle


Dans Femme !, une journaliste scientifique américaine ose lever le voile sur les mystères et les caprices de la jouissance féminine. Un document remarquable mêlant histoire, médecine, art et biologie. Extraits.

Sexe honni, sexe ignoré, malheureux deuxième sexe ! " Demandez aux femmes la taille de leur clitoris. La plupart ne vous donneront pas le moindre début de réponse. Faut-il compter en pouces, millimètres, centimètres, parcmètres ? " Natalie Angier, grand reporter au “New York Times”, spécialisée en biologie et lauréate du prestigieux prix Pulitzer, a eu envie d’écrire un livre à la gloire du corps féminin. Pour élucider les origines de sa géographie intime, comprendre son comportement, ses rondeurs, son impétuosité et ses caprices de fonctionnement. Elle y aborde le sein, l’utérus, l’ovule, le sang et le clitoris. Dans ce chapitre-là, l’auteur émet une hypothèse qui a retenu toute notre attention : et si le clitoris avait pour fonction d’encourager sa propriétaire à prendre en main sa sexualité ? Extraits.

Un continent oublié
Les militantes féministes des années 70 n’ont peut-être pas brûlé leurs soutiens-gorge, comme le veut la légende. […] Mais elles avaient bel et bien brandi le symbole du clitoris. Elles s’exprimaient comme des explorateurs ayant mis le pied sur un continent oublié, un jardin de l’Eden, qui sait, tel que Lilith l’avait connu. […] La bible des féministes, Our Bodies, Ourselves, dans son édition des années 90, rappelle que les femmes n’avaient aucune idée de l’importance du clitoris jusque dans les années 60. On imputait cette ignorance à la thèse de Freud qui qualifiait l’orgasme clitoridien d’" infantile " contrairement à l’orgasme vaginal " mature ", et prétendait que la femme ne pouvait parvenir à l’épanouissement psychologique et sexuel qu’en transférant le plaisir qu’elle tirait de son vestige de phallus sur son vagin à la féminité incontestable. L’indignation qu’a suscitée cette théorie était légitime. […] Cela fait des milliers d’années que les savants comme les amateurs savent que le clitoris est au centre du plaisir et de l’orgasme féminins. […]

Nancy Friday a dénoncé le silence qui pèse sur le clitoris et l’absence de tout enseignement relatif aux détails de l’anatomie sexuelle féminine, contrairement à ce qui se passe pour les garçons. Les filles sont victimes d’une véritable " clitoridectomie mentale ", affirme-t-elle. Comme à son habitude, Nancy Friday fustige les mères. Leur réprobation silencieuse et leur pruderie sont à l’origine de cette psychochirurgie, accuse-t-elle. Mais la littérature scientifique et médicale n’est guère plus loquace. […] On peut sans doute attribuer une part de ce dédain des professionnels au fait que la médecine traite des maladies et que le clitoris, grâce à Dieu, n’est généralement pas le siège de pathologies. Mais, pour ce qui est des Etats-Unis du moins, on ne peut nier qu’un tel désintérêt reflète une incorrigible pudibonderie. Il n’est pas facile de décrocher une bourse fédérale en vue d’étudier la morphologie de la petite clé des Grecs. Le clitoris, de toute évidence, a besoin de chercheurs italiens.[…]
Pourquoi les filles en sont pourvues ?
Dès qu’il est question du clitoris et de l’orgasme féminin, mieux vaut avoir en tête trois vérités de base. D’abord, disons le tout net, l’orgasme féminin n’est pas indispensable. Le mâle doit habituellement atteindre l’orgasme pour se reproduire, mais la femme peut parfaitement procréer sans ressentir quoi que ce soit et même, en cas de viol, éprouver de la peur et du dégoût. Ensuite, l’orgasme féminin est capricieux ; sa fiabilité et sa fréquence varient énormément d’une femme à une autre. Enfin, il y a la question de l’homologie génitale – le fait que le clitoris et le pénis se développent à partir de la même crête génitale chez le fœtus. Nous ne sommes pas la synthèse de ces trois points. Ces réalités physiologiques introduisent trois possibilités évolutives pouvant convenir à notre organe vedette, trois explications qui pourraient chacune rendre compte de l’existence du clitoris et de sa fonction.[…]

1. Le clitoris est un vestige du pénis La fille en est pourvue parce que l’organisme est par nature bisexuel, et que le fœtus peut aussi bien développer des organes sexuels féminins que masculins. Si elle avait été programmée pour être un mâle, il lui aurait fallu un pénis opérationnel, capable d’éjaculation et bien innervé. Au lieu de quoi, elle n’en a reçu qu’un vestige, un fragment de tissu sensoriel doté de la même architecture neuronale qu’un phallus authentique. Dans cette version des faits, le clitoris, comme les aréoles mammaires masculines, serait un atavisme, la signature fugitive de ce qui aurait pu être, mais n’a plus de raison d’être.

Selon ce scénario, le clitoris et l’orgasme féminin ne sont pas le résultat d’une adaptation. L’adaptation, l’objectif final, c’est le pénis éjaculatoire, autrement dit le camion de livraison de l’ADN, avec le clitoris comme lot de consolation.Ce qui ne veut pas dire que nous ne pouvons pas profiter au mieux de cette circonstance fortuite. […] Faites donc l’amour autant que vous voulez, ou pouvez. Et si parfois il vous semble ardu d’escalader les pics du plaisir, ne regrettez rien, cela aurait pu être pire. Tenez, pensez aux hommes : les avez-vous jamais vus succomber aux joies de l’allaitement ?
2. Le clitoris est un vestige de clitoris 
Selon le scénario précédent, le clitoris n’est pas et n’a jamais été une adaptation ; c’est un pénis résiduel. Un autre raisonnement part du principe que le clitoris n’est peut-être pas aujourd’hui d’une utilité évidente, mais qu’il a été jadis une adaptation – resplendissant de tous les feux d’un dôme d’église byzantine. Si l’on en croit cette métaphore, nos ancêtres féminines se comportaient comme nos sœurs bonobos (voir encadré), aujourd’hui se servant de leur sexe comme d’une clé universelle – pour faciliter les relations amicales, apaiser les humeurs, solliciter un morceau de viande, obtenir les faveurs du maximum de partenaires et, à l’occasion, faire oublier les questions de paternité. Le clitoris incitait les femelles aux aventures, à grappiller leur plaisir autour et alentour, à jouer les nymphomanes. Cette façon de voir pourrait expliquer pourquoi les femmes sont lentes à jouir : leur sexualité était adaptée aux rapports multiples avec toute une série de mâles instables. Bon, celui-là ne fait pas trop l’affaire ; je ferais mieux de sortir, d’aller draguer et finir ce que j’ai commencé.

Sarah Blaffer Hrdy, une de mes biologistes évolutionnistes préférées, adhère à la théorie du " il était une fois ". D’après elle, le comportement fantasque de l’organe, son besoin d’attention prolongée voire collective pour donner le meilleur de lui-même, est la preuve de son statut transitoire, entre adaptation et non-adaptation. Si l’orgasme de la femme caractérisait la monogamie et les liens de couple, comme le veut la tradition, s’il était destiné à encourager l’intimité des amoureux, le clitoris humain serait bien plus efficace, explique-t-elle. Il réagirait aisément aux seuls mouvements de la copulation et s’apaiserait tout aussi promptement une fois que l’homme aurait terminé. Au lieu de quoi une minorité de femmes parvient à l’orgasme par le seul va-et-vient du rapport sexuel ; la plupart ont besoin d’un petit travail de terrain préalable. […]
3. Le clitoris, c’est du Jean-Sébastien Bach 
J’ai souvent pensé, en écoutant la musique de Bach, qu’en son absence rien n’existerait. Plus j’en écoute, plus je me dis que son avènement était inéluctable. L’évolution n’a pas de finalité, certes, sauf peut-être pour donner à entendre les second et cinquième “Concertos brandebourgeois”, les “Variations de Goldberg” et le “Clavier bien tempéré”. Si les dinosaures ont disparu, c’est pour permettre à Bach d’exister.

En d’autres termes, le clitoris est une adaptation. C’est un organe essentiel, en tout cas fortement recommandable. Il est tout à la fois fantasque, généreux, exigeant, profond, sociable et tolérant. C’est un caméléon, capable de changer de message selon les circonstances. On peut toujours l’interpréter de façon nouvelle, le mettre au goût du jour – comme la musique de Bach. Une piste à explorer en posant cette simple question : la planète pourrait-elle compter six milliards d’individus si les femmes n’aimaient pas faire l’amour ? Et comment joueraient-elles des fugues si les cordes de leur violon ne pouvaient vibrer ? […]

Il nous parle de ce que nous préférons ignorer

Soit. Posons comme postulat que le clitoris et l’orgasme féminin sont des traits adaptatifs. Il nous faut alors examiner de plus près les détails de leur fonctionnement. Supposons que le clitoris existe pour nous donner du plaisir, et que le plaisir soit l’aiguillon de la sexualité – autrement dit que sans la grande récompense, nous nous contenterions de faire de la broderie à la maison. Il nous faut alors reconsidérer le problème de la déconvenue, les raisons des défaillances du clitoris. Pourquoi nous faut-il peiner plus que les hommes pour atteindre l’apothéose ?
Le clitoris est un idiot savant : il peut être génial ou stupide. A moins qu’il ne s’exprime comme Cassandre et nous parle de ce que nous préférons ignorer. A mon sens, l’inconstance et l’entêtement apparents du clitoris, son décalage par rapport aux réactions masculines, la variabilité de son comportement d’une femme à l’autre – toutes ces complications si déconcertantes – peuvent s’expliquer par une simple supposition : et si le clitoris avait pour fonction d’encourager sa propriétaire à prendre en main sa sexualité ? D’accord, cela sonne comme un slogan politique, et nos organes n’ont pas pour habitude de prendre la carte d’un parti. Mais en l’occurrence, celui-ci vote avec ses pieds : il se conduit avec bonheur quand on le traite convenablement, bredouille et vacille lorsqu’il est maltraité ou incompris.

En vérité, le clitoris réalise ses meilleures performances quand la femme se sent en pleine forme, qu’elle est heureuse de vivre, qu’elle mugit à plein, au sens figuré comme au sens propre. Le clitoris n’aime pas qu’on l’effraie ni qu’on le force. Certaines femmes violées rapportent que leur vagin s’est lubrifié alors même qu’elles craignaient pour leur vie – heureusement d’ailleurs, ce qui leur a évité d’être déchirées –, mais les femmes n’ont pratiquement jamais d’orgasme au cours d’un viol, quels que soient les fantasmes masculins à ce sujet. Il ne faut pas presser ni bousculer le clitoris. La femme qui craint d’impatienter son partenaire mettra d’autant plus de temps à jouir. Celle qui cesse de surveiller la casserole envoie un message au clitoris – j’arrive ! – ce qui suffit à faire déborder le lait.

Les femmes aux orgasmes multiples

Le clitoris aime le pouvoir et fait tout ce qu’il peut pour avoir le sentiment d’être aux commandes. L’anthropologue Helen Fischer a constaté que les femmes parvenant aisément aux orgasmes multiples partagent le même trait : elles se sentent responsables de leur plaisir. Celui-ci ne dépend pas du savoir faire ni de la sollicitude de leur partenaire. Elles connaissent les positions et les angles qui leur conviennent le mieux, et négocient lesdites postures verbalement ou physiquement. Sans compter que les positions les plus satisfaisantes sont le plus souvent celles qui donnent à la femme un certain contrôle de la chorégraphie sexuelle, en se tenant au-dessus du partenaire ou à ses côtés. Un film qui montre l’héroïne gravir tout le crescendo de la volupté et de l’extase bloquée contre un mur, à la façon du “Dernier Tango à Paris”, ne peut avoir été mis en scène par une femme. […]
Le goût du pouvoir et la complexité du clitoris ne devraient pas nous étonner. Pour une femme, faire l’amour a toujours été risqué. L’on peut se retrouver enceinte, attraper une maladie, se faire confisquer un lait de trop bonne qualité. Mais en bonnes primates que nous sommes, nous ne faisons pas l’amour uniquement pour nous reproduire. Nous ne sommes peut-être pas des bonobos, mais pas non plus des brebis à ruts saisonniers. Notre vulnérabilité exige une ligne de défense efficace.


Le clitoris est notre sentinelle, notre promontoire magique. 
Il nous dit que le plaisir est une affaire sérieuse et que nous ne devons pas nous enflammer sans raison. Il intègre des informations de différentes sources, conscientes et inconscientes, en provenance du cortex cérébral, de l’hypothalamus, du système nerveux périphérique, et réagit en conséquence. Si vous avez peur, il se paralyse. Si l’on vous indiffère ou vous répugne, il ne pipe pas. Si la passion vous fait vibrer, il s’anime comme une baguette d’orchestre et vous imprime son rythme, ici une caresse, là une envolée… " andante, allegro, crescendo, da capo ". […]

Ethologie : Mme Bonobo, championne clitoridienne

Qui est-elle ? Son espèce est également connue sous le nom de chimpanzé pygmée, l’un de nos parents actuels les plus proches. Le bonobo est un champion olympique en matière sexuelle. Mâles, femelles, vieux, novices, peu importe – on baise, on se pelote, on se frotte, on se branle mutuellement, bref, on fait l’amour toute la journée. Et tout cela, la plupart du temps, sans rapport avec la procréation. Il s’agit plutôt d’un code de bonne conduite grâce auquel les bonobos peuvent vivre en communauté. C’est leur psychothérapie, leur lubrifiant social, le baume qui apaise les querelles, une façon d’exprimer ses sentiments, une pratique si rapide qu’on n’y fait plus attention. Chez une espèce où la sexualité prend une telle importance, pas étonnant que le clitoris prenne des proportions considérables. L’adolescente bonobo pèse environ moitié moins que l’adolescente humaine, mais son clitoris est trois fois plus grand, au point d’en dévoiler le balancement quand elle se déplace. Plus tard, elle devient féconde et ses lèvres gonflent. Il devient alors difficile de distinguer l’organe, mais il est toujours là, prêt pour le service à chaque fois que sa propriétaire le convoque, au demeurant plusieurs fois par heure.

Clotoridectomie : 2 000 bébés mutilés chaque année

Le clitoris n’a aucun rôle fonctionnel, nous rappelle Natalie Angier. C’est un simple faisceau de nerfs, la plus grande concentration de fibres nerveuses de tout l’organisme (8 000), " y compris le bout des doigts, les lèvres et la langue, deux fois plus que pour le pénis. En un sens, donc, le petit cerveau de la femme est plus grand que celui de l’homme. Et tout ceci, sans autre but que de servir au plaisir féminin. Le clitoris est le seul organe à vocation purement sexuelle, sans heures supplémentaires à effectuer en tant qu’appareil sécrétoire ou excrétoire. C’est peut-être pourquoi le clitoris a avantage à rester à l’abri des regards au sein de la fente vulvaire. "

" Personne n’a mené d’enquête pour savoir si les femmes dotées d’un clitoris imposant parviennent à l’orgasme plus souvent que les autres, ou plus intensément ", ajoute la scientifique. En revanche, on pratique aux Etats-Unis un autre type d’" expérience ". Natalie Angier nous apprend en effet qu’on procède couramment à une clitoridectomie, c’est-à-dire à la réduction chirurgicale de clitoris de fillettes, jugés trop grands. 2 000 bébés subiraient chaque année ce " correctif ". " Un grand clitoris n’a jamais fait de mal à personne, certainement pas au bébé. Mais ça fait bizarre, obscène, vous a un air de zizi de garçon. " Pour y remédier, on taille, on replie, on ampute totalement. Une pratique qui n’est pas sans rappeler celle de l’excision, contre laquelle les pays occidentaux s’insurgent pourtant !

Sommes-nous tous bisexuels ?

Cette différence qui dérange
Amour libre, pilule, Gay Pride : notre époque croit avoir accompli sa révolution sexuelle. Elle admet qu’à côté du modèle hétérosexuel dominant existe son contraire, l’homosexualité. Mais elle bute encore sur une troisième voie, celle ouverte par les bisexuels qui revendiquent le droit de ne pas choisir, le droit d’aimer indifféremment hommes et femmes, successivement ou simultanément. « Notre société n’arrive pas à se départir d’une logique binaire qui voudrait qu’il n’existe rien entre l’homosexualité et l’hétérosexualité. Les choses ne sont pas aussi simples que ça », constate la socio-anthropologue Catherine Deschamps.
Dans les années 40, Alfred Kinsey, auteur de deux grandes enquêtes sur les comportements sexuels, affirmait déjà que toutes les pratiques existaient et s’organisaient en un continuum, depuis l’hétérosexualité jusqu’à l’homosexualité en passant par la bisexualité. Soixante ans plus tard, affirmer sa bisexualité reste pourtant malaisé. « Pour les hétérosexuels, je suis un homosexuel qui ne s’assume pas. Pour les homos, je suis un traître à la cause. L’entre-deux, la différence, provoque toujours un malaise », déplore Antoine, 31 ans.

L’insaisissable entre-deux
« Enquêter sur la bisexualité n’est pas un exercice facile, assure Catherine Deschamps. Non seulement parce que c’est une notion qui dérange, mais en plus parce qu’elle recouvre des réalités variées et difficilement superposables. » Autrement dit, tous les bis ne se ressemblent pas. Ni dans leurs pratiques, ni dans l’identité qu’ils revendiquent. « La plupart de ceux qui ont une pratique bisexuelle se disent homos ou hétéros, poursuit Catherine Deschamps. En partie parce que ce sont des catégories socialement mieux acceptées, et aussi car leur attirance envers les hommes et envers les femmes ne s’exprime pas dans les mêmes proportions. On voit bien qu’avoir des relations sexuelles avec des hommes et des femmes ne suffit pas à fonder une identité bisexuelle. »
A l’inverse, nombreux sont ceux qui se sentent bisexuels tout en ayant des relations exclusivement hétérosexuelles ou homosexuelles. Ceux-là reconnaissent leur double attirance sans pour autant passer à l’acte. « Notre éducation ne nous permet pas toujours d’exprimer nos préférences sexuelles, explique l’analyste et sexologue Claude Esturgie. Pour certains, la bisexualité peut être une phase transitoire entre une hétérosexualité insatisfaisante et une homosexualité qu’ils ne sont pas encore prêts à admettre. Pour d’autres, elle est un mode de vie qui correspond à une réelle inclination envers les deux sexes. »
Antoine a longtemps été persuadé d’être purement homosexuel, avant de rencontrer Sonia, à l’âge de 25 ans. « Jusque-là, mes rêveries érotiques ne mettaient en scène que des hommes, confie-t-il. Ce que cette femme a éveillé en moi, c’est d’abord un profond sentiment amoureux. J’ai été surpris par le désir sexuel qui s’est ensuivi, et par le naturel de mes gestes quand nous avons fait l’amour pour la première fois. Sonia a été un déclic, mais je crois qu’elle n’a fait que révéler une dualité enfouie. » C’est à 42 ans qu’Emmanuelle, mariée et mère de trois enfants, passe sa première nuit avec une femme. A ce moment de sa vie, son couple bat de l’aile. Elle trouve du réconfort auprès d’Anne, qui est homosexuelle. « J’avais été amoureuse d’une femme à l’adolescence, raconte-t-elle, mais ça ne s’était jamais reproduit. Quand j’ai rencontré Anne, je me suis beaucoup questionnée sur l’ambiguïté de mon prénom et sur les fantasmes androgynes que mes parents y avaient déposés. » Depuis, Emmanuelle a connu d’autres hommes. Et d’autres femmes.

Aimer les hommes, aimer les femmes

« Indéniablement, la rencontre sexuelle n’est pas la même selon que l’on touche un corps semblable au sien ou un corps fondamentalement autre, explique Florence. Avec les femmes, l’échange est plus sensuel et les possibilités de jouissance infinies parce que nous connaissons notre corps comme aucun homme ne le pourra jamais, faute de l’habiter. Avec les hommes, j’ai du désir pour ce qui justement m’échappe. L’échange doit composer avec l’impatience de la jouissance masculine. Il est aussi souvent plus acrobatique parce que les hommes sont traditionnellement plus portés vers la performance. »
Florence, Antoine et Emmanuelle ont-ils une préférence entre ces deux types de relations ? « Non, assure cette dernière. Ce qui s’y joue est différent mais complémentaire. » « Mes parts masculine et féminine ne s’expriment pas de la même manière avec un homme ou avec une femme, sans que je puisse dire pour autant qu’un homme me rend plus viril ou une femme plus féminin, poursuit Antoine. C’est parfois le cas et parfois l’inverse. Je sais simplement que je me sens plus complet d’avoir aimé des hommes et des femmes. » Serions-nous tous bisexuels si, à l’instar de Florence, nous nous autorisions à laisser s’exprimer notre « désir pour le même » comme « pour le différent », ou, à l’image d’Antoine, notre « part féminine et notre part masculine » ? « Non, tranche le psychiatre Philippe Brenot, directeur d’enseignement en sexologie à l’université de Bordeaux-II. Il ne suffit pas de s’affranchir du jugement social pour devenir bisexuel. Notre sexualité résulte d’une construction psychique qui n’est pas la même pour tout le monde. »

L’identification aux parents

De fait, une certaine bisexualité existe à l’état latent chez tout individu. « Elle résulte de nos identifications précoces à nos deux parents », explique Claude Esturgie. Au début du xxe siècle, Freud échafaudait le concept de « bisexualité psychique », entendu comme « l’idée que chaque sexe manifeste certains traits caractéristiques de l’autre ». Il estimait qu’il y a en chacun de nous « du masculin et du féminin, ces notions faisant partie des notions les plus confuses du domaine scientifique ». « Qu’un hétérosexuel ait des fantasmes homosexuels (ou l’inverse) ne signifie pas pour autant qu’il les réalisera, précise Philippe Brenot. L’équilibre d’une personnalité résulte de l’expression de certains fantasmes et du refoulement de certains autres. »
Dans son cabinet, Claude Esturgie reçoit des patients en mal d’identité sexuelle. Ils souffrent du fait que leurs pratiques ne sont pas en adéquation avec leurs désirs. Un travail sur les fantasmes, tels qu’ils s’expriment à travers les rêves par exemple, leur permet de mieux se connaître et de s’autoriser une sexualité plus conforme à leur identité. « On ne s’essaie pas à la bisexualité pour être dans l’air du temps, affirme Antoine. Le seul moyen d’avoir une sexualité épanouissante, c’est d’écouter son cœur. Peu importe que mes amants soient des hommes ou des femmes. Ce dont il s’agit avant tout, c’est d’amour. »

Féminine = masculine ?

La bisexualité féminine mieux acceptée
« La bisexualité féminine serait socialement mieux acceptée aujourd’hui que la bisexualité masculine, constate Catherine Deschamps, socio-anthropologue. D’abord, parce que les femmes revendiquent plus volontiers leur bisexualité que les hommes, davantage portés à la clandestinité. Ensuite, parce que les amours saphiques correspondent aux fantasmes des hommes hétérosexuels. »


Pour en savoir plus

Retrouvez Arnaud de Saint Simon, directeur de Psychologies, aux côtés des Flavie Flament, ce vendredi 6 février, de 15h à 16h sur RTL. L'émission On est fait pour s'entendre sera consacrée à la thématique "Nous sommes tous bisexuels".


A lire
Bisexualité, le dernier tabou de Rommel Mendès- Leité, collaboration de Catherine Deschamps et de Bruno-Marcel Proth. Une grande enquête sur un groupe accusé à tort de propager le virus du sida chez les hétérosexuels (Calmann-Lévy, 1996).
Le Miroir bisexuel de Catherine Deschamps. L’auteur prolonge l’exploration de l’ouvrage précédent en fondant ses observations sur l’association Bi’cause, la seule à représenter les bisexuels en France (Balland, 2002).

samedi 13 août 2016

Existe-t-il un inconscient féminin ?


En tant que femmes, sommes-nous déterminées, dans nos comportements, nos émotions, nos relations, par quelque chose qui nous échappe ? Ce « quelque chose » relève-t-il de notre nature ou de notre éducation ? Et comment parvenir à nous épanouir dans notre féminité hors des rôles imposés ?


D’un côté, une très polémique – et mal comprise – théorie du genre, qui tend à disjoindre à l’excès les rôles sociaux de la réalité anatomique : nous serions libres, quel que soit notre sexe, d’endosser comme un costume une identité de fille ou de garçon. De l’autre, une mouvance « essentialiste » – voir par exemple les best-sellers Mars et Vénus – qui prétend circonscrire le masculin et le féminin dans des caricatures supposément liées à leur fonctionnement hormonal. Entre ces deux extrêmes – le tout culturel et le tout biologique –, la psychanalyse pose l’existence d’un inconscient, « un lieu, dans la psyché, qui ne correspond à aucune aire localisable dans le cerveau, mais qui nous pousse à adopter malgré nous des comportements liés à notre identité sexuée », explique le psychiatre et psychanalyste Serge Hefez. L’approche psychanalytique permet ainsi de cerner une certaine personnalité féminine résultant du processus de formation de l’inconscient, différent chez les garçons et les filles, sans pour autant enfermer le féminin dans une définition monolithique. Car l’inconscient de chacune est modelé à la fois par son héritage culturel et par son histoire personnelle.

Sois gentille, ma fille


« La femme n’existe pas », écrivait Lacan. Cette formule, dans les années 1970, lui valut les foudres de celles qui entendaient là une négation de leur valeur par rapport à celle de l’homme. Ce qu’insinuait pourtant le psychanalyste, c’est qu’il n’existe pas d’universel féminin. Ce qui existe, ce sont « des femmes » singulières. Malgré tout, certains traits se retrouvent chez nombre d’entre nous : une propension à faire passer les besoins des autres avant les nôtres, à nous dévaloriser au travail, à n’être jamais satisfaites de notre apparence… Pourquoi ? « L’inconscient, affirme Serge Hefez, se remplit des liens affectifs que nous tissons avec nos principales figures d’attachement. Les observations faites par de nombreux psychologues montrent que dès la naissance les filles et les garçons sont regardés différemment par les adultes qui les entourent. On ne les porte pas, on ne leur parle pas, on ne les allaite pas de la même façon. » La tendance est de nourrir les petits garçons à la demande et de réguler la tétée des filles. On s’adresse aux garçons d’une voix plus bourrue, on emploie avec les filles un ton plus doux. On pousse les garçons à être autonomes et décisifs, les filles à être gentilles et empathiques…

S’ajoute à ces tendances culturelles une dimension plus personnelle : la façon dont nos parents ont été aimés en fonction de leur sexe imprègne la manière dont ils nous accueillent à leur tour en tant que garçon ou fille, selon que cette place a été plus ou moins difficile à occuper pour eux dans leur propre famille. Certaines filles seront ainsi, par exemple, chargées par leur mère de prendre une revanche sur le masculin, si celle-ci s’est sentie lésée par rapport à ses frères dans son éducation. « Ces schémas relationnels, indique Serge Hefez, constituent la trame de notre inconscient. Nous n’avons pas conscience d’être agis par eux, pas conscience de les reproduire en élevant nos enfants. »

L’anatomie est-elle un roc ?


Pour Freud, notre inconscient recèle par ailleurs une somme de représentations issues du constat de la différence des sexes, une donnée incontournable qu’il appelait le « roc de l’anatomie ». « Pour les enfants, cette découverte est très chargée sur le plan symbolique : quel mystérieux pouvoir confère le fait de posséder un pénis ? Quelles angoisses procure le sentiment d’en avoir été dépossédée ou de risquer de le perdre ? Que se cache-t-il dans la profondeur des entrailles d’une femme ? » commente Serge Hefez. S’il arrive que certains se sentent femme dans un corps d’homme ou homme dans un corps de femme, dans l’ensemble, « la psyché se modèle sur la forme de nos organes et leur fonction, affirme Moussa Nabati, psychanalyste et psychothérapeute. Dans la mesure où les organes génitaux de la femme sont à l’intérieur et ceux de l’homme à l’extérieur, leur rapport au monde n’est pas le même : elles sont davantage tournées vers l’intériorité, sont amenées à recevoir l’autre dans leur corps ; eux sont tournés vers l’extérieur, enclins à conquérir, à pénétrer… » Et d’en déduire, entre autres, que « la femme ne fait pas l’amour avec ses zones érogènes, mais avec son coeur, tandis que l’homme est davantage capable de disjoindre l’amour et la sexualité ».



Pour les tenants de la théorie du genre, ces extrapolations n’ont pas lieu d’être. Très influencée par Freud et Lacan, Judith Butler, figure de proue des études de genre, ne nie pas l’impact de la différence anatomique sur la constitution de l’inconscient. Mais elle souligne que les conséquences sociales de cette différence sont démesurées par rapport à leur effet réel sur l’identité. Sa théorie de la « performativité » met en évidence l’aspect arbitraire des comportements supposément liés au fait d’être porteur d’un pénis ou d’un vagin. Les comportements dits féminins – l’accueil, l’empathie, la passivité – sous prétexte que leur sexe est en creux relèvent d’une « performance » imposée, qui n’a d’autre fondement qu’idéologique : en naturalisant la prétendue vulnérabilité des femmes, on fait le jeu d’un rapport de pouvoir entre les sexes. « De fait, pour Freud, il n’existe pas à proprement parler d’inconscient masculin ou féminin, indique Serge Hefez. Plutôt une organisation de nos pulsions autour d’une double polarité actif/passif présente chez tous – c’est ce que recouvre la notion de bisexualité psychique –, les garçons étant encouragés à exprimer leur pôle actif et à réprimer leur pôle passif, les filles dans les dispositions inverses. Dans cette optique, l’affirmation de notre identité sexuée résulte moins d’une construction que d’une amputation. »

Des forces clandestines

Cette idée d’une certaine universalité de la psyché humaine précédant l’affirmation de traits féminins ou masculins en chacun se retrouve également chez Jung. C’est à lui que l’on doit l’hypothèse de l’existence d’un inconscient collectif. « Je l’appelle collectif, écrivait-il, parce que, au contraire de l’inconscient personnel, il n’est pas fait de contenus individuels, uniques, mais de contenus qui sont universels et qui surgissent régulièrement. » « Parmi ces contenus universels, explique Lisbeth von Benedek, docteure en psychologie, psychanalyste didacticienne, membre de la SFPA (Institut C.G. Jung), Jung identifiait des organisateurs inconscients qu’il appelait les archétypes, présents dans toutes les cultures et à toutes les époques. Leurs thèmes et motifs transparaissent dans la mythologie, les religions, mais parfois aussi dans nos rêves ; ils canalisent à la fois des émotions archaïques intenses et des modèles de comportement. Et constituent pour chacun de nous, homme ou femme, un potentiel latent. »

En tant que femmes, nous sommes "agies" sans le savoir par des archétypes féminins (mais pas seulement), à commencer par celui de la Grande Mère, une énergie primordiale immensément bonne et destructrice à la fois, qui apparaît à travers les divinités des religions ancestrales ou dans nos représentations de la nature (Gaia). D’autres représentations du féminin renvoient elles aussi à des énergies psychiques susceptibles de s’exprimer en nous : la femme sauvage, la femme séductrice, la femme initiatrice, la femme spirituelle, la femme sage…
Plus intéressant pour le sujet qui nous occupe : Jung postulait l’existence, en chacun de nous, d’un archétype représentant le sexe opposé. Ainsi, l’animus représente la part masculine inconsciente de la femme, et l’anima, la part féminine inconsciente chez l’homme. « Ils constituent des éléments de compensation psychique par rapport à notre identité sexuelle consciente, commente Lisbeth von Benedek. Lorsque nous n’avons pas conscience de l’impact de ces archétypes sur nous, ils nous conduisent à attribuer grossièrement à l’autre sexe ce que nous considérons être des défauts. En revanche, si nous parvenons à les intégrer à notre personnalité consciente, l’anima favorise chez l’homme des qualités d’écoute et d’intuition, l’animus favorise chez la femme sa capacité d’initiative, de théorisation, d’action. »
Retour à la caricature ? Pas vraiment, si l’on admet, avec Jung, qu’hommes et femmes sont porteurs de ces potentialités qui leur permettent d’accéder à la totalité de leur être. « Pour une femme, prêter attention aux hommes qui la fascinent ou l’irritent particulièrement, ou à ceux qui apparaissent dans ses rêves, peut être riche d’enseignements, suggère la psychanalyste. Ils sont un support de projection de son animus et signalent qu’une part d’elle-même cherche à se réaliser. »

Dominée au lit, pas dans la vie


Que faire de tout cela ? Il a beaucoup été reproché à la psychanalyse de s’appuyer sur des visions du masculin et du féminin d’un autre temps. « De fait, aujourd’hui, on n’élève plus les petites filles de la même façon : on les encourage à être plus assertives, plus combatives qu’autrefois », note Serge Hefez. Probable que les schémas relationnels qui structurent leur inconscient se modifient progressivement. Reste que les femmes d’aujourd’hui – les hommes aussi – se sentent en difficulté, prises en étau entre des modèles de comportement hérités du passé et une légitime aspiration à plus d’égalité. « En consultation, ce conflit intérieur s’exprime de manière très concrète, assure-t-il. Être à la fois bonne mère, bonne épouse, épanouie sexuellement et professionnellement relève, pour la plupart, de l’irréconciliable. Il y a beaucoup d’angoisse, de culpabilité, de stratégies d’échec. » Au sein du couple, des frictions se font sentir : « Je vois des couples avec un fonctionnement égalitaire et une sexualité en berne. Ce qui fonctionne sur le plan social se heurte à ce qui fonctionne dans le registre du fantasme et du désir. Beaucoup de femmes se débattent avec un sentiment d’incohérence : elles veulent être dominées au lit mais pas dans la vie. »
Pour Moussa Nabati, le mouvement d’émancipation des femmes, amorcé dans les années 1960, s’il était nécessaire et n’a pas encore abouti, commence à se retourner contre elles : « Je rencontre des femmes en souffrance parce qu’elles ont fait passer leur carrière avant la maternité, parce qu’elles vivent une sexualité “libérée” dans laquelle elles ne se sentent pas respectées. À vouloir nier les différences entre hommes et femmes, à vouloir vivre comme les hommes, elles ne s’épanouissent pas dans leur féminité. » Loin de vouloir les renvoyer à leurs fourneaux, le psychanalyste rappelle l’importance, pour les femmes comme pour les hommes, de s’accomplir dans une identité plurielle où l’amour, le désir et l’enfantement comptent au moins autant que la réussite professionnelle.

Chasser les clichés « Les femmes comme les hommes ont vécu des blessures fortes dans leur rapport à l’autre sexe, indique Delphine Lhuillier, ethnologue et fondatrice d’un Festival du féminin. Elles ont été domestiquées, maltraitées, une grande majorité l’est encore. Elles ont affaire à toutes sortes de clichés sur qui elles sont, qui elles doivent être. Beaucoup se définissent dans l’opposition aux hommes – ou aux femmes qui les ont précédées. Je crois qu’elles ont besoin de retrouver quelque chose d’elles-mêmes qui ne réponde pas à un conditionnement. » Pour cela, il y a, suggère-t-elle, à « explorer toutes sortes de chemins sans nous y enfermer, pour voir ce qu’ils nous font toucher de notre être, toujours en devenir ». Cesser d’être à distance de notre corps, de dénigrer notre sang, notre processus hormonal, notre capacité d’enfantement, pour « revenir à un enseignement de l’ordre de l’instinct, de l’intuition, de notre rapport à la nature, sans retomber dans la caricature de la femme sauvage qui court nue dans la prairie sous la lune ».

Fréquenter toutes sortes de lectures, de Simone de Beauvoir à Élisabeth Badinter, de Freud à Clarissa Pinkola Estés, et choisir ce que nous retenons pour nous, ce qui ne nous convient pas. Repenser à toutes ces femmes qui, dans notre entourage, nous ont inspirées, initiées, enseignées. Et nous demander enfin ce que nous aimerions, à notre tour, transmettre du féminin.

La psychanalyse est-elle machiste ?


L’énigme que constituait pour Freud ce qu’il appelait le « continent noir » de la féminité est à l’origine de l’invention de la psychanalyse. Et voici ce qu’il écrit à propos de la petite fille, lorsqu’elle découvre un jour la différence sexuelle, moment inaugural de son entrée dans l’oedipe : « Elle remarque le pénis […] d’un frère ou d’un compagnon de jeu, le reconnaît aussitôt comme la contrepartie supérieure de son propre organe, petit et caché […]. Dans l’instant, son jugement et sa décision sont arrêtés. Elle l’a vu, sait qu’elle ne l’a pas et veut l’avoir. » De ce jour, la petite fille devenue femme ne cesse d’éprouver un « sentiment d’infériorité ». Elle vit son « équipement insuffisant » comme une « blessure narcissique », une « punition personnelle ». Et ne parvient à abandonner son souhait du pénis qu’en y mettant à la place le souhait d’un enfant.
Ces considérations, que de nombreux psychanalystes continuent de trouver opérantes dans la cure, lui valurent d’être soupçonné de misogynie. D’autres psychanalystes après lui, comme Melanie Klein, Karen Horney ou Helene Deutsch, s’attachèrent à contrebalancer le phallocentrisme de ses théories en mettant en évidence l’importance, dans la structuration de l’inconscient, du sein maternel. Et en opposant, à l’envie de pénis de la femme, l’envie de grossesse de l’homme et son sentiment d’infériorité sur le terrain de la fécondité, qui le conduit à vouloir la soumettre.

Quant à Lacan, il introduisit la notion de « pas toute » pour qualifier la psyché féminine, signifiant ainsi qu’elle ne pouvait se résumer à ce phallus qu’elle n’a pas. Autre chose guidait son être, une « autre jouissance », qui demeurait pour Lacan… de l’ordre de l’énigme.